d_autres_vies_que_la_mienne

 

♥ Plusieurs jours après avoir tourné la dernière page, je vis encore avec les protagonistes de ce récit extraordinaire...

Emmanuel Carrère se trouve au Sri Lanka en 2004 pour des vacances dont il pressent que ce seront les dernières pour son couple au bord de la rupture. Il est le témoin du tsunami qui laisse l’île exsangue et fait des milliers de victimes dont une petite Juliette de 4 ans avec les parents et grand-père de laquelle il avait sympathisé à l’hôtel. Ce dernier l’interpelle au lendemain de la catastrophe ”toi qui est écrivain, tu vas écrire un livre sur tout çà ? tu devrais(...) moi, si je savais écrire, je le ferais”. Très peu de temps après, en France, la sœur de sa compagne, Juliette 30 ans( étrange hasard de cette similitude de prénom) meurt d’un cancer. Et ce sont ces vies: d'une part, celles de Delphine et Jérôme, les parents de l’enfant, celle de Philippe, le grand-père, d'autre part, celles de Juliette  magistrat et de Patrice, son mari, dessinateur de bandes dessinées et utopiste invétéré, qui ont trois petites filles, celle d’Etienne, magistrat lui aussi, collègue et ami  de Juliette, boiteux comme elle à la suite d’un cancer, épris de justice  comme elle avec qui il combat les organismes de crédit arrogants qui malmènent les plus fragiles et les plus démunis, ce sont donc toutes ces vies auxquelles Emmanuel Carrère va prêter sa plume pour un ouvrage de commande, qu’il va commencer puis laisser de côté pour écrire “Un roman russe”, impérieuse et vitale nécessité pour lui de mettre au jour les fantômes et secrets de famille avant de le  reprendre . Et en le menant à son terme,  il trouvera dans l’ouverture aux autres, enfin,  la possibilité pour lui de s’ouvrir à l’amour et à une certaine forme de sérénité ... Tout au long du récit de ces deux tragédies étrangères l’une à l’autre, il livre ses réflexions et l’écho en lui de ces rencontres intenses avec des personnalités d’une humanité bouleversante et d’une richesse humaine exceptionnelle. Sans jamais tomber dans le pathos ou le voyeurisme,  ce livre est un hymne à la vie magnifique, d’une rigueur et d’une honnêteté intellectuelle admirable. D’autres vies que la sienne certes, mais  ces vies croisées en sont indissociables et contribuent bel et bien à la constituer...

 

le_choeur_des_femmes

 

♥ Quelques temps auparavant, j’avais lu le dernier Martin Winckler.  Si vous aviez aimé ses précédents livres, “la maladie de Sachs” étant sans doute le plus connu puisqu’il avait fait l’objet d’une adaptation cinématographique, vous ne pourrez pas ne pas aimer ce roman généreux, foisonnant, émouvant, bouleversant aussi, une ode aux femmes et un plaidoyer pour une médecine plus proche des patients, pour une écoute plus attentive des soignants... ce sont là les thèmes chers à Martin Winckler, récurrents dans l’ensemble de ses écrits jusque dans les romans policiers... ne pas oublier qu’avant tout, il a exercé la médecine  pendant 25 ans et n’a eu de cesse de s’élever contre le mandarinisme et la soi disant toute puissance des médecins souvent trop imbus de leur savoir et trop formatés par la faculté pour entendre vraiment leurs patients et voir en eux autre chose qu’un cas médical  sorti du contexte de l’être humain dans sa globalité.

Jean Atwood, brillante interne des hôpitaux, futur professeur en  chirurgie gynécologique doit, avant d’obtenir le poste qu’elle convoite, passer par un stage de six mois dans un service de Médecine  de la femme, dirigé par un médecin généraliste à la réputation  sulfureuse, Franz Karma, chantre d’une médecine modeste, à l’écoute  de ses patientes qui l’adorent, entouré d’un personnel entièrement dévoué qui l’appelle par son prénom... du jamais vu pour cette interne carrièriste, aux dents longues qui n’a pas de temps à perdre à écouter les nanas lui raconter leurs jérémiades, elle ce qu’elle veut, c’est  du scalpel, des écarteurs,  des compresses, des maladies des vraies... la confrontation ne se passera pas du tout comme elle avait imaginé et elle  va être amenée à réviser ses positions et ses à-priori ...Ce roman fourmille de mille histoires, que l’on suit comme un feuilleton, il résonne de voix de femmes entendues par milliers.  Martin  Winckler n’a rien perdu de sa colère et de sa fougue contre la misogynie qui règne dans ces services qui devraient être au service de la femme et où les médecins se comportent  en dieux tous puissants, c’est un roman écrit dans une langue formidablement juste,  “qui parle, pleure, chante, s'enflamme, crie et passe sans crier gare par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. “(Télérama)...

J’adhère totalement aux idées de cet humaniste qu’est le docteur Marc Zaffran alias Martin Winckler et j’ai adoré ce pavé de 608 pages qui se dévore de façon addictive  et dessine à travers les histoires  chorales qui le composent le portrait de ce que pourrait bien être le médecin idéal...

Ce sont là deux livres très différents que je vous propose, qui m’ont enthousiasmée et émue, qui ont en commun une profonde générosité, des portraits humains vrais ou imaginés exceptionnels et une très belle écriture... Pour vous remercier de m'avoir lue jusque là et vous souhaiter un excellent weekend, je vous offre cette photo de ma clématite qui fleurit pour la quatrième fois de la saison...

cl_matite_d_but_octobre

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